Coup de grâce, extrait
ELLE
Tu le vois mon amour, tout
est en place pour la tragédie. Notre sort est déjà scellé et sur ce banc, nous
n’avons que deux options : nous éloigner l’un de l’autre, ou boire la
coupe jusqu’à sa fin amère.
Si je savais cela au
moment précis où le soleil frappe ton bras et t’adoube comme mon unique, mon
chevalier servant, mon toujours présent mon jamais à moi, si je savais cela,
que je serais obligée contrainte de te quitter de t’abandonner à mon tour pour survivre
Est-ce que je le
ferais ?
Est-ce que je te
suivrais ?
LUI
C’est une question ?
ELLE
Oui mon amour, je te
questionne
LUI
Qui te dit que tu me
suivais ? J’ai l’impression que tu me précédais dans l’histoire, comme si
tu avais toujours été là
ELLE
Là sur ce banc ?
LUI
Là, dans les blancs de mon
histoire à moi, dans ce que je ne sais pas remplir, dans ce qui m’échappe sans
cesse
ELLE
Là où tu ne me voyais
pas ?
LUI
Là où tu vivais sans que
je le sache, oui, tu étais. Toujours
ELLE
Je ne peux pas te
regarder, je ne peux plus
LUI
Alors regarde en face, par
la fenêtre. C’est ce que tu veux faire, regarder ailleurs
ELLE
Je ne peux pas. Ne pas te
voir
LUI
Tes yeux
te trahissent
ELLE
Non, ils
sont bien forts bien droits à regarder ailleurs, mais je te vois dans l’angle
perdu
LUI
Je serai
toujours là, dans l’angle perdu. Tu peux m’appeler à tout instant, je te
répondrai
ELLE
Et nous
nous aimerons. Et tu seras malade, encore. Et nous souffrirons, encore
LUI
Oui
(Un
temps.)
ELLE
Il faut
que je te quitte une bonne fois pour toutes
LUI
Tu peux
quitter le jour qui entre par ta fenêtre ?
ELLE
Non,
évidemment
LUI
Alors tu
ne peux pas me quitter
ELLE
Tu n’es
pas le jour
LUI
Non, mais
je suis ce jour. Ce jour où
ELLE
Toujours
celui-là
LUI
Et
l’autre aussi, celui où nous avons
ELLE
Tu avais
amené des roses, des roses ivoire, pour y voir
LUI
Tu étais
si jolie, plus que la première fois
ELLE
J’étais
la même
LUI
Alors
c’est moi qui t’ai vue
ELLE
Oui avec
tes roses pour y voir
LUI
Il y
avait du champagne aussi, tu te souviens ?
ELLE
Il y
avait toujours du champagne au début
LUI
Ivoire
dans le verre, avec des bulles et une belle
ELLE
Et le
canapé aussi était
LUI
Ivoire
oui, le canapé de ma mère
ELLE
Tu
n’avais plus de maison
LUI
J’étais
comme un enfant
ELLE
Tu es
comme un enfant
LUI
Comment
faire autrement ?
(Un
temps.)
ELLE
Nous
vivions dans une bulle
LUI
De
champagne
ELLE
Au début
oui puis les larmes
LUI
Beaucoup
de larmes
ELLE
Beaucoup
(Un
temps.)
LUI
Dit-on
toujours mon amour à quelqu’un qu’on quitte ?
ELLE
Non,
évidemment non, on dit salaud je te hais
LUI
Ça tu me
l’as dit déjà
ELLE
Combien
de fois je t’ai quitté ?
LUI
Tu ne
m’as pas quitté, tu me quittes
ELLE
Je ne
fais rien que ça te quitter
LUI
Nous
sommes au présent
ELLE
Tu ne
peux pas
LUI
Tu sais
bien que non
ELLE
Anticiper,
prévoir, organiser, construire
LUI
Je ne
peux pas
ELLE
Tu es
pris dans une boucle
LUI
Et toi
aussi maintenant
ELLE
Un
présent éternel une boucle temporelle
LUI
Ce n’est
pas moi c’est
ELLE
Oui je
sais
LUI
Ma
maladie