LE SOMMEIL D’ARIANA
Je ne sais
plus très bien quand j’ai perdu le fil. Quand je t’ai vu peut-être, mon frère
dans toute sa gloire, montera bien ajustée sur ta tête, dressé contre le
jour. Ta silhouette triomphante se découpait sur un éblouissant soleil, mais en
clignant des yeux, j’ai reconnu cet air grave que tu prends toujours quand le
toro est mis à mort. Tu avais tenu à revenir en vainqueur, car c’est ainsi
que, depuis l’enfance, tu parcourais ta vie. Salvador tu étais, Salvador tu
resterais.
Mais moi, qui n’ai ni ta grâce, ni
ta beauté, moi qui suis fille de la Luna, je n’ai retenu, de cette mise
en scène soigneusement orchestrée, qu’une seule image : ton corps affalé,
brisé, cloué dans un fauteuil roulant.
Tu étais parti sur tes deux
pieds, après m’avoir faite enrager, la muleta à la main, en criant
joyeusement novillo, novillo ! Tu savais à quel point je détestais
te voir toréer. Enfant, cela m’avait amusée, lorsque tu t’entraînais sur des
simulacres : c’était si drôle de te voir déployer toute ta force et ton
charisme contre un carreton, une charrette de métal à tête de taureau.
Tu te prenais drôlement au sérieux, et moi je me tordais de rire. Peut-être
est-ce pour cela que tu t’es moqué à ton tour, lorsque, te voyant affronter ton
premier taureau pour la becerrada, la corrida des novices, je me suis
figée en pleine liesse, comme une statue de Loth. Je n’ai pas pu parler durant
trois jours, et malgré la colère de notre père, je n’ai plus jamais voulu
t’accompagner. De cette sidération furieuse, toi, toujours si léger, tu faisais
un jeu, disant que la fumée me sortait des narines, et que je ressemblais à un
taurillon furieux. Comme une idiote, je te fonçais dessus, et tu m’esquivais
avec élégance. Puis d’un geste négligent, tu jetais ta cape sur ton épaule, tu
t’éloignais, et le soleil levant me brûlait les yeux. Novillo, novillo. Ça
n’a jamais manqué, de mes sept à mes treize ans, tu as toujours réussi, malgré
mes efforts, à me rendre folle de rancœur et d’angoisse lorsque tu partais
ainsi.
A ton retour de l’hôpital, tout
le village était là. Des plus jeunes aux plus anciens, tous t’acclamaient, et
je suis restée silencieuse. J’ai tourné les talons. Chacun a cru que mon cœur
était vide et sec, que je ne ressentais rien pour toi, mon frère. Et c’est
vrai : d’un coup, je ne ressentais plus rien. Mon cœur avait éclaté à
l’annonce de ton accident. Et durant cette atroce nuit de septembre 1980, où
nous avions attendu, mon père, ma mère et moi, de savoir si tu te relèverais,
ou si tu resterais étendu à jamais, il était
parti en lambeaux.
Quand tu es revenu, parmi les
vivats et les banderoles, prendre ta place à la maison, d’un coup, ma mémoire
s’est dévidée comme un fuseau.
J’aimais tisser, j’aimais
assembler les couleurs et les textures, créer de petits tableaux faits de
laine, de soie, de dentelle, de lourd satin et de coton. Pas très loin de
Cuevas, notre village, il y avait une fabrique de tissu – elle a fermé depuis.
Ils me donnaient gentiment toutes les chutes que je pouvais emporter, et je
revenais, la petite charrette à bras de mon grand-père chargée de cadeaux
chatoyants : étoffes de robes, morceaux de soleil arrachés à la cape des
toreros, sombres tissus de veuves, reliquats de mantilles. J’avais commencé
juste après la becerrada, comme si, par mes petits travaux, je pouvais
repriser le danger, recoudre la peur, éloigner la Camarde que je sentais rôder
autour de toi.
Ce jour-là, il m’a semblé que la
matière même du monde s’effilochait. Ce n’était pas possible que toi, si grand,
si beau, si noble, tu sois condamné à pousser, pour le restant de tes jours, un
fauteuil qui te clouait pour toujours au réel, comme un ange sur la croix.
La voix m’a manqué et je ne t’ai
pas parlé, je n’ai pas été présente, je n’ai pas pu te soutenir ; je me
suis juste dévidée. Il ne restait que mon corps, qui accomplissait, comme
toujours, les tâches du quotidien ; à ceci près que moi, si matinale, je
n’entendais plus le chant du coq. J’évitais le jour autant que possible, ce
soleil qui m’avait trahi en te rendant à moi, diminué, abîmé, ravagé par
l’accident.
Longtemps j’avais craint que ton
destin prenne la forme d’un taureau furieux ; longtemps j’avais tremblé, attendant,
seule à la maison, ton retour de la corrida, malgré les protestations de la famille
et des voisins. Tu étais leur petit chéri, leur préféré ! Je restais là, à
contempler le jour écrasant, en attendant que la nuit tombante décide si je
porterais encore du blanc le lendemain, ou du noir.
Mais les jours blancs se
succédaient, et j’ai peu à peu pris confiance, oublié ma peur. Je suis même
venue, le jour de mes quatorze ans, t’applaudir avec les autres, et crier toro !
lorsqu’il s’approchait. J’ai senti l’allégresse et le goût du sang. Maintenant
je me dis que j’ai eu tort. Peut-être que mon inquiétude était la garante de ta
sécurité. Peut-être que je tissais, avec mes angoisses, le filet qui te
retenait. Peut-être ai-je contribué à t’éloigner du vide. En tout cas, dans les
semaines qui ont suivi l’accident, j’en ai eu peu à peu l’absolue certitude. Et
plus je me mortifiais d’avoir, même une seule fois, baissé la garde, moins
j’étais présente pour toi. Mon père, je le voyais bien, m’en voulait beaucoup.
Ma mère s’épuisait à t’emmener ici et là, voir des guérisseurs, des charlatans
qui te faisaient plus de mal que de bien.
Et moi, je ne tissais plus. Plus
rien ne passait entre mes mains absentes. C’est que j’étais entièrement
absorbée par la nuit. Dans le noir, mes doigts s’agitaient sur du rien, et lorsqu’il
m’arrivait, très tard, de m’endormir, c’était pour continuer à assembler des
tissus fantômes, à tricoter des fils invisibles.
C’est ainsi qu’en assemblant le
néant, je m’endormis tout de bon, et sombrai dans un sommeil tissé de rêves.
Le premier jour, on fut étonné,
mais comme j’étais pubère depuis peu, ma famille supposa que j’étais fatiguée
de ce changement qui s’opérait dans mon corps. Aussi on me laissa tranquille. Le
deuxième jour, mon petit frère Manolo vint, aux aurores, lancer malicieusement
sur mon corps étalé une bassine d’eau froide. Je ne frémis pas d’un pouce.
Alors ce fut la panique, chacun
cherchant, de quelque manière que ce soit, à me réveiller, et n’y parvenant
pas ; on me secoua, on me mit mes cassettes préférées sur le poste que
j’avais reçu à mon anniversaire. Manolo me piqua même avec mon fuseau, et se
fit copieusement rabrouer. Peine perdue.
Mes parents m’emmenèrent à
l’hôpital, et malgré les examens qui se succédaient, les médecins perplexes ne
trouvaient rien d’anormal, rien que ce sommeil profond, profond. L’équipe
médicale désemparée me renvoya à la maison, avec une solide provision de
perfusions pour me nourrir, et les visites régulières d’une infirmière. Et ma pauvre
mère, déjà si embarrassée de mon frère, recommença à courir, de ci de là, dans
l’espoir de trouver un rebouteux qui saurait me réveiller.
Ma vie, désormais, ne tenait plus
qu’à un fil, un mince tuyau dont le contenu s’écoulait, goutte à goutte, dans
mes veines.
En ces temps étranges, c’est mon
frère désœuvré qui me veilla nuit et jour ; passant sur mon front un linge
frais, chassant les mouches inopportunes, s’exerçant sur la guitare que mon
père lui avait achetée. Et moi, je laissais ma pelote lentement se défaire, et
le jour peu à peu s’extraire de mon corps.
Vint le moment où tout ne fut
plus pour moi que nuit. Sous mes paupières closes, l’obscurité était là,
lourde, et l’envers de ta muleta était fait de ténèbres.
Je sentais encore ma chair, mais
de l’intérieur, de ce rose vif dont est faite la cape que tu portais ; je
voyageais dans mon estomac, m’insinuais entre mes organes, dans le rouge de mes
muscles, explorais mon vagin de jeune vierge, cherchant à sortir de mon corps
où j’étais emprisonnée, et retournant, sans cesse, à mon point de départ :
mon cœur disparu, sombre caverne où se débattait un taureau impuissant et
furieux.
Je ne sais pas à quel moment,
Salvador, tu as eu l’idée de mettre entre mes mains la bobine et le fil. Mais à
partir de là, c’est ma mère qui le dit, tu ne t’es plus arrêté de chanter. Tes mains
esquissaient des accords inachevés, et tu fredonnais des heures, à la mode de
Grenade, des airs comme des plaintes que poussent les loups, des airs comme le
vent qui s’engouffre sous la porte. Mon prénom revenait sans cesse, Ariana,
Ariana, et je crois bien que tu racontais une histoire. Mais je mentirais en
disant que je t’entendais. Je n’entendais rien, mais je sentais. Le souffle de
ta voix, le fil soyeux entre mes mains inertes.
Mes mains du dehors n’ont pas
bougé d’un pouce. Mes mains du dedans ont saisi la bobine. Et j’ai cousu.
J’ai d’abord recousu la caverne
où le taureau s’agitait, pour qu’il ne puisse pas s’enfuir, car je savais que
sa fureur me détruirait. Je me suis cousue dans la caverne, avec lui. J’ai
tapissé la caverne de la lumière de ton traje de luces – ton habit
de lumière. Et je me suis assise, à attendre. Le taureau s’est déchaîné,
fou de rage, il a piétiné, arraché, encorné sa prison. La douleur était si intense,
terreur, désespoir, hargne et remords mêlés, que j’ai cru que j’allais me
pulvériser à jamais.
Dans ma chambre aux rideaux
tirés, sous le regard de mon frère, j’ai été secouée de convulsions, ma main
crispée sur la bobine, et mes yeux ont viré au blanc dans leurs orbites. Mais
Salvador n’a rien dit, n’a appelé personne, et a continué à chanter, plus fort.
Maintenant, pris par l’appel, ses doigts se plaçaient d’eux-mêmes sur les
cordes de la guitare. Maintenant, sa voix montait, sûre et flamboyante.
Et j’ai commencé à l’entendre.
J’ai su que je n’étais pas seule. Je tremblais de tous mes membres fantômes,
mais je n’ai pas bougé.
Et même quand le toro
fulminant qui avait remplacé mon cœur m’a fait face, naseaux fumants, et a fixé
sur moi son œil terrible, je suis restée immobile. Le chant de Salvador
résonnait jusque dans mes profondeurs, et le tissu de son habit s’est mis à
briller, briller comme une torche vive.
Dans la caverne vide de mon cœur,
la lumière était si puissante que le toro s’est apaisé. C’était
maintenant un novillo de deux ans à peine qui se tenait devant moi, tout
blanc, avec des yeux en amande, des yeux de jeune fille attentive.
Puis, juste après, c’était moi.
Et encore après, mon cœur s’est
remis à battre en sourdine, et la caverne s’est doucement décousue.
Mon frère chantait toujours, et sa
voix me parvenait, joyeuse ; c’est que sur mon lit, dans mon sommeil de
princesse grenouille, j’avais esquissé un sourire. Oh, si petit, presque
imperceptible ! Mais lui le voyait, et il a continué, prenant force et vie
dans ses membres éteints. La voix du garçon qui avait frôlé la mort était
tendue comme un arc entre les mondes.
Et dans ma main, la bobine,
désormais inépuisable, brillait.
Alors tenant mon fil, je suis
sortie de mon corps. C’était comme un arrachement sans douleur, une lévitation
attentive. Je n’avais plus de poids, plus de contours, j’étais si loin, si
loin ! Et j’ai vu l’Univers, tout autour de moi, comme un tableau sombre
et éblouissant, lent et fulgurant, tellement fascinant dans son étrangeté que
j’aurais pu, pour toujours, rester à le contempler.
Mais mon frère chantait encore,
et même si, à ce moment, je lui en ai voulu de m’arracher à cette fascination
ultime, j’ai recommencé à coudre. J’ai remonté le fil de sa voix, et je l’ai
aperçu qui luisait, là-bas, comme une planète isolée dans l’orbe de son cante
jondo – le chant profond, le chant des étoiles, le chant de la vie et de la
mort mêlées. Autour du chant de Salvador flottaient, dans un tourbillon de
couleurs, les pièces de tissu de la fabrique, que j’avais, au cours des années
de mon enfance, ramenés dans la charrette de mon grand-père. Il y en avait des
centaines, des milliers, certains minuscules, certains majestueux, et tous
tournaient lentement, flottant sur eux-mêmes, pris par la gravitation.
Et tout autour de l’orbe, j’ai
cousu. Des milliers de points, points de croix, points avant, points arrière,
points de surfil, demi-points, points lancés, points de bâti, points de feston,
points de chausson, points glissés, points lâches ou serrés, points de capiton,
points nattés, en diagonale, au jugé, points fébriles et points soigneux ;
et à chaque point, mon cœur battait plus fort. J’ai cousu le tissu au corps de
mon frère, aux muscles de mon frère, aux os de sa colonne, et sa voix me
montrait les contours et les appuis nécessaires à ma tâche. Sa voix tissait le
filet de lumière où se prenaient les pièces éparses.
Puis, tout doucement, j’ai ouvert
les yeux.
Salvador s’était endormi, la tête
sur mes draps. Il rêvait, tressautait, bougeait dans son sommeil. J’ai tendu
vers lui une main hésitante, plus faible que je ne l’aurais cru – si
faible ! et j’ai touché ses cheveux.
Je suis revenue, j’ai dit. Le
monde a changé, a-t-il répondu. Je suis musicien, maintenant. Tu me coudras un
costume ?
Oui. Un habit de lumière.
Penelope :
attend qu’il revienne
Orphée :
il chante pour elle
Audace
inquiétude
Petit
frère manolo qui se met à la guitare ??? mettre salvador
Plusieurs
registres : poétique, émotion, fil partout
Voix
universelle à travers les mythes